Dead Man Talking, un film de
Patrick Ridremont.
Les Novelles: Dead Man Talking se déroule dans un « état
fictif ». Tu as également publié récemment sur Facebook la lettre de Jules
Destrée au Roi des belges sur la séparation de la Belgique… « Etat
fictif »… « Il n’y a pas de
belges »… Coïncidence ?
Patrick Ridremont: Quand
j’ai écrit Dead Man Talking, je ne pensais pas du tout à la Belgique, je n’ai
rien à revendiquer par rapport à des gueguerres flamando-bruxelloises. En
revanche, j’ai quelques références belges que j’aime mettre dans le film. A un
moment donné, on voit un gros plan sur une lune, et un des cratères représente
la Belgique, c’est de cette manière là que j’ai affirmé ma belgitude. Quand à
la lettre de Jules Destrée, je la trouvais très jolie parce qu’elle parlait de
la langue maternelle et de cette impossibilité à se sentir faisant partie du même
peuple, parce que la langue maternelle, c’est la langue de l’enfant sur les
genoux de sa mère, elle remonte très loin dans nos racines et c’est peut-être
pour ça qu’il disait qu’on est un peuple incompatible. Le seul rapport qu’il y
a avec mon film, c’est le coté « parole ». Mon personnage est un
personnage pour lequel la parole est importante, puisque c’est ça qui le sauve.
L.N : Le condamné à mort, c'est-à-dire toi, profite du fait que la
loi ne précise pas la longueur de la dernière déclaration règlementaire, pour
raconter son histoire et échapper à la sentence. C’est un vide juridique comme
ils en existent quelques-uns en Belgique, d’où t’es venue cette idée ?
P.R: En
fait, le vide juridique dont profite le condamné c’est ce qu’on entend au
quotidien dans les tribunaux : vice de forme, vice de procédure… Chez
nous, il y a quelques jours, on a quand même dissout l’ONSS pour une erreur de procédure.
Là il se fait que ce n’est pas pour reporter une audience, ni même pour sauver
une vie lors d’un procès, c’est vraiment pour sauver sa vie, à 10 secondes
d’une injection. Ca signifie que même jusque là la loi derrière laquelle se
retranche les hommes pour ne pas avoir de décisions à prendre eux-mêmes peut
vaciller.
L.N: Le 6 novembre, jour des élections américaines, ton film sera
projeté en Amérique. Fierté, mais stress aussi, non ?
P.R: En
fait, et si le film y arrive parce qu’il y a quand-même des cyclones pour le moment à New-York, ça
sera la première fois que mon film va être confronté à un pays pour qui la
peine de mort n’est pas comme dans mon film, une espèce métaphore. Ici en
Belgique le public comprend bien que ce n’est pas un film pour ou contre la
peine de mort, mais juste un prétexte pour raconter une histoire. Eux,
évidemment, vont le voir très différemment, et je vais être confronté à leur
réaction. C’est assez agréable de penser à ça, ça va sonner assez différemment
là bas. C’est un peu comme si un auteur américain avait envie d’écrire
l’histoire de deux familles qui se disputent et qu’ils les appelaient les
« Vlooms » et les « Wallons » et il raconterait une
histoire où ils s’engueuleraient pour des histoires de langues… Mais sérieusement
l’auteur n’a rien n’a dire sur les flamands et les wallons. Si le film était
présenté à Bruxelles, on se dirait « tiens c’est comme ça qu’il nous
voit… ». C’est un peu la même démarche que j’ai faite concernant la peine
de mort, je n’ai pas été très loin dans les avis que j’ai par rapport à la
peine parce que c’est inutile. J’en ai un et je suis contre.
L.N: Dans le film, on arrive à aimer un meurtrier. C’était
voulu ?
P.R: Oui,
évidemment. Je ne sais pas si on est vraiment ému pour lui, je crois qu’on est
assez ému aussi par ce qu’il se passe autour de lui. On est ému parce qu’autour
de ce mec là, dans la vie duquel il n’y avait que de la haine et de la
violence, il commence à y avoir beaucoup d’amour, et c’est embêtant. C’est très agréable de jouer une espèce de
brute qui tue deux personnes à main nue et de se dire j’ai une heure quarante
pour que les gens le regrette. Pas le pardonne, mais au moins le regrette.
Il y a
du bon dans chaque personne, même dans le pire des meurtriers. Juste un pardon
parfois, à obtenir avec un peu de communication, ça peut changer les choses. On
m’a souvent posé des questions sur Michèle Martin, les lois qu’on va changer,
comme dans le film, « parce que ça nous arrange ». On a parlé de
peines incompressibles, de changer la loi sur la libération conditionnelle…
Mais qui peut dire ce qui se passe dans les arcanes du cerveau de ces gens
là ? Personne. Pour moi c’est un pas pour l’humanisation, de elle, et
probablement pour sa compréhension à lui. Sérieusement, je ne m’en sortirais
pas, moi, en me disant que mon enfant a été tué par un monstre. Je ne crois pas
aux monstres, je crois aux humains. Et à un moment donné si les monstres
cessent d’être des monstres, ça pourrait m’aider. Mais tout ça leur appartient.
L.N: Depuis 3 années académiques, on peut aussi rajouter à ton CV
le titre de professeur à l’IHECS. Est-ce que ta médiatisation rend difficile
ton rapport avec les élèves ?
P.R: En
termes d’autorité, il n’y a pas de souci. On peut me payer des bières à 12h40,
j’accepte volontiers. Mais imaginons que si tu n’es pas à mon cours et que je
fais des points de présence, tu n’auras pas ton point de présence. Je ne suis
pas laxiste, donc je n’ai pas de problème d’autorité. J’ai peut-être parfois un
« tu » qui est dégainé un peu rapidement. Mais c’est très agréable de
donner cours.
L.N: Est-ce que tu es un prof plutôt « vache » ou plutôt
« cool » ?
P.R: Je
suis plutôt un prof cool. Pour rater chez moi, et j’en fais rater chaque année
quelques uns, il faut vraiment le mériter.
L.N: D’ailleurs, mes copines et moi, on a vu la publicité pour
MacDonald, et on s’est dit que ça ferait grimper la fréquentation de certains
cours, si c’était toi qui les donnais. Tu veux bien ?
P.R: En
effet on m’a demandé il y a 3 ans de tourner une publicité à poil pour Mac
Donald. Je me souviens parce que c’était juste avant que je ne commence à
donner cours à l’IHECS. Certains parents d’élèves avaient été un peu surpris.
Mais depuis je n’ai plus le même physique ! J’ai du prendre un peu de
poids pour le film… Mais je veux bien venir donner cours oui !
L.N: Avant d’être professeur, tu as été étudiant à l’IAD à
Louvain-la-Neuve. Plutôt guindailleur ou rat de bibliothèque ? Tu as fait
ton baptême ?
P.R: Ni
l’un ni l’autre ! Je n’ai pas fait mon baptême. Il faut savoir que l’IAD
est dans un quartier à l’écart, je n’ai pas trop fréquenté les pennes et les
vomis. A l’époque, il n’y avait pas d’animation tout le temps, et puis il
fallait marcher un bon kilomètre et demi, et on était plutôt fainéant. Et moi
quand l’école était terminée, j’avais la grande chance de vivre, dans un
premier temps, à Wavre, donc je n’avais aucune raison de trainer là. Et quand
je ne rentrais pas chez moi, j’allais chez mon meilleur ami, Olivier Leborgne qui
avait une chambre à l’IAD. Ensuite j’ai rencontré une nana, qui est devenue la
mère de mes enfants, qui habitait Bruxelles donc je rentrais tous les soirs à
Bruxelles. J’ai rapidement été un adulte, qui me marrait, mais je n’ai jamais
été guindailleur.
Pour
l’anecdote, Olivier Leborgne, Benoit Descamps et moi-même, nous avions créé un
petit groupuscule, qui s’appelait le « Jawox », je ne sais pas
pourquoi d’ailleurs. On s’amusait à faire des trucs de potaches. Il y avait un
commu de théologie, on s’amusait à venir souhaiter l’anniversaire d’un des mecs
avec une femme en bikini… On faisait des blagues dans ce genre là !
L.N: Et pour revenir à ton film, pour ceux qui l’ont vu, tu as
quelque chose à révéler, un secret de tournage peut-être ?
P.R: Oui,
une petite anecdote légale ! Il y a un chien mort dans le film. Un chien
empaillé ça n’allait pas, un chien
dressé, il ne serait pas resté « mort ». Donc nous sommes allés voir
un vétérinaire, puisqu’il euthanasie des chiens régulièrement. Le problème c’est
que la loi interdit de rendre la carcasse d’un chien à quelqu’un d’autre que le
propriétaire. Nous avons donc du l’adopter. Mais on ne peut pas adopter un
chien mort ! Donc on a du adopter le chien vivant, l’histoire de 30
secondes, le temps de signer les papiers. Voilà un bel exemple de connerie
légaliste.
L.N: Ton expérience d’impro a servi pour le film ?
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Patrick Ridremont, un condamné à mort... de rire! |
P.R: Ca a
servi pour l’écriture. J’ai une certaine facilité à rentrer dans les
personnages au moment où je les écris. Une des caractéristiques de mon film, c’est
que tout le monde ne parle pas de la même manière. La jeune fille parle comme
une nana de 14 ans, Raven parle avec une cruauté qui lui est propre… Mais après,
pendant le tournage, on n’a pas changé une seule ligne du texte.
L.N:Donc ce projet n’est pas neuf, tu l’as écrit à l’aube de tes
33 ans. C’était quoi ton envie à ce moment là ?
R.R: Ecrire,
raconter une histoire. J’aime ça. Comme une fille tiendrait un journal intime,
moi je tiens des scénettes intimes, des courts métrage intimes, des histoires.
L.N: Le fait de transformer cette histoire en long métrage, ça t’a
permis de mettre 15 minutes de silence au début du film. Pourquoi ce choix du
silence ?
P.R: Le
film s’appelle Dead Man Talking, donc on peut se dire « ça va être un type
qui n’arrête pas de causer ». C’est un joli pied de nez au départ que
d’imposer 15 minutes de silence.
Et
puis grâce au silence, on en oublie le contexte de la langue, ce qui fait qu’on
ne se dit pas « ils parlent français alors que c’est un film qui parle de
peine de mort ».
L.N: Après un truc aussi énorme, tu vas faire quoi ?
Par Virginie Angé
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